Ce que l'on voit
Cette gravure sur bois d'Auguste Lepère, conservée au musée de Cleveland aux États-Unis, représente le bassin de la Villette en 1890. Le bassin est vu depuis le quai de la Seine en direction du nord-est. Afin de souligner l'encombrement et l'activité du port, Lepère adopte une composition dense : hormis la zone laissée en réserve en bas à droite, les deux tiers inférieurs de la gravure sont presque entièrement occupés par les péniches accostées les unes contre les autres. La surface de l'eau est réduite à la portion congrue à droite de la composition et la valeur de gris que lui donne Lepère ne la distingue pas vraiment. Une silhouette penchée dans la péniche de gauche semble en pelleter le contenu sombre, peut-être du charbon. Un homme coiffé d'un chapeau est assis au-dessus, un peu en arrière. Deux personnages, tout aussi informes, un peu mieux éclairés, émergent de la péniche de droite. Au second plan, plusieurs embarcations sont alignées, équipées de mâts. Une cheminée fumant émerge sur la gauche, sans doute celle d'un remorqueur les péniches ne sont alors pas motorisées et doivent donc être remorquées. Enfin, au fond, on aperçoit des entrepôts, les magasins généraux et la passerelle de la Moselle, fine et aérienne. Le tout est baigné d'une lumière un peu filtrée par les nuages et les fumées.
L'œuvre dans son contexte
Le bassin, long de 700 mètres et large de 70, a été creusé dans les premières années du XIXe siècle dans le cadre de l'aménagement du réseau des canaux parisiens Ourcq, Saint-Martin et Saint-Denis. Ce réseau voulu par Bonaparte devait faciliter la navigation en court-circuitant la traversée de Paris. Il répondait également au besoin d'approvisionnement en eau de la capitale. Le bassin se trouve alors extra muros, sur le territoire de la Villette, dans un environnement champêtre assez peu bâti. Cependant, à partir du milieu du siècle, le développement industriel de Paris et de sa banlieue transforme complètement le secteur. Des entrepôts sont construits de part et d'autre du bassin, le trafic de marchandises explose, principalement des céréales, des matériaux de construction et de démolition et des combustibles. Lorsque Lepère représente les lieux, le bassin de la Villette est le quatrième port de fret en France après Marseille, Le Havre et Bordeaux. Il vient d'ailleurs alors de faire l'objet de très importants travaux de remise en état et d'adaptation à la croissance du trafic. Les quais ont été rebâtis, le tirant d'eau porté de 2 mètres à 3 mètres 20, le chenal entre les nouveaux magasins généraux, permettant de rejoindre les canaux de l'Ourcq et Saint-Denis a été élargi à 15 mètres et le pont de Crimée reconstruit en conséquence. La passerelle de la Moselle est construite à la même époque. Elle enjambe le bassin d'une traite de 85 mètres ! En son centre une énorme pendule indiquait l'heure à tous les travailleurs du port. Le choix du lieu par Lepère correspond donc à une actualité toute fraîche. Les lieux ont évidemment beaucoup changé. Dans les années 1960, la désindustrialisation de Paris et la concurrence du transport routier ont rendu le bassin et ses installations inutiles et obsolètes. Sa reconversion en un lieu de promenade et de loisirs, en s'intégrant dans les mutations plus larges du nord-est parisien, est une incontestable réussite.
L'œil et la main de l'artiste
La technique de la gravure sur bois, ou xylographie, apparaît en Occident à la fin du Moyen âge mais elle est rapidement concurrencée par d'autres techniques offrant des possibilités plus riches aux yeux des artistes et du public. Cependant, au XIXe siècle, elle connaît un renouveau et un développement considérable, portée par la nouvelle technique du bois de bout, qui permet un rendu d'une grande précision, et par la demande en illustrations de la presse et de l'édition littéraire et documentaire. Auguste Lepère (1849-1918) est l'un des graveurs sur bois les plus prolifiques et les plus enthousiasmants de sa génération. Alors que la photographie concurrence la gravure, Lepère marque le passage d'une production purement documentaire à une production plus artistique où s'exprime la personnalité du graveur. Son intérêt pour les quartiers périphériques, les classes populaires et leurs activités nous offre une vision passionnante, vivante et attachante d'un Paris qui n'est pas de carte postale.